DISCOURS D’EMMANUEL MACRON
Le 14 septembre 2026, Palais de l’Élysée
SEUL LE PRONONCÉ FAIT FOI
Madame Julia Kristeva,
Chère Julia,
Votre vie pourrait tenir en un mot : traduire. Vous avez traduit les mots qui existaient déjà en vous, vous en avez fait des œuvres, et aidé tant d’autres à trouver les leurs. Par l’écriture, la lecture, la réflexion, vous avez fait de la traduction un art de vivre. Et pour vous, tout a commencé par les lettres.
Vous êtes née à Sliven, en Bulgarie, et vos souvenirs d’enfance sont teintés de ces jours si singuliers de célébration de ces journées colorées et festives du 24 mai, où l’alphabet était à l’honneur dans les rues de votre ville. Une lettre de l’alphabet cyrillique était épinglée sur vos habits. C'était un appel à l’écriture qui ne relevait encore d’aucune littérature. Et vous racontez même avoir eu un jour le sentiment de devenir cette lettre. De cette expérience, de ces liesses joyeuses, vous avez gardé précieusement une leçon que les écrivains, les artistes, et les amoureux des lettres scandaient alors dans les rues : « Le verbe ne fait que s’écrire en moi pour que le bien soit. » Cette phrase vous est restée, tout comme ce lien intime avec les mots. Déjà l’intuition que mal nommer les choses ne pouvait qu’ajouter au malheur du monde. Alors, entre le spiritualisme de votre père, comptable dans l’administration de l’Église, et la rationalité de votre mère biologiste, vous avez choisi les Lumières de la connaissance. Les Lumières françaises, passionnément françaises. Vous fréquentez l’Alliance française, apprenez le français, recopiez Jacques le Fataliste de Diderot, ou le Dictionnaire philosophique de Voltaire, pour oublier parfois la violence qui vous entoure. Mais voilà, vous n’êtes pas une enfant de la nomenklatura, alors vous ne pouvez pas partir à Moscou suivre les études d’astronomie dont vous rêviez. Vous vous tournez donc vers la littérature, à l’université de Sofia.
À 24 ans, la bourse Charles-de-Gaulle vous conduit en France. Vous avez cinq francs en poche, mais cet amour des lettres, de la langue, des mots. C’est à Paris en lisant la revue « Clarté » dans une toute petite chambre de bonne où vous tombez sur la photo d’un dénommé Philippe Sollers. Sa vision littéraire vous intrigue tout autant que son allure, qui vous paraît être celle d’un footballeur plus que d’un écrivain. Alors vous allez le rencontrer. Ce fut comme une apparition, comme une confirmation: sans doute vous l’aviez déjà décidé et vous ne vous séparerez plus.
Jeune intellectuelle, vous vous apprêtez à marquer la vie des idées en France et au-delà. Nourrie par le poststructuralisme, j’ai bien du mal à mettre des cases, vous vous forgez surtout une pensée, un chemin, nouez des amitiés avec quelques-uns des grands noms de la scène intellectuelle française pour construire votre pensée. Après une recherche remarquée sur le roman médiéval, c’est avec votre thèse d’État, La Révolution du langage poétique, que vous franchissez les frontières, vous y théorisez ce que vous nommez « sémiotique », cette part du langage antérieure aux sens, un champ d’études passionnant qui vous conduira à interroger aussi bien la peinture de Giotto, de Bellini que la littérature d’Artaud, de Joyce, de Céline, de Proust. Et de la Chine aux États-Unis, vous devenez une figure incontournable de la pensée contemporaine.
Vous êtes à la confluence de plusieurs grandes sensibilités intellectuelles, le structuralisme, le matérialisme historique, la psychanalyse. De ce croisement naît surtout une approche singulière qui vous permet de contribuer à forger en France, entre autres, cette notion d’intertextualité. Tout texte, dites-vous, se construit comme une mosaïque de citations, un entrelacs de mots déjà-dits, repris. En parlant de déjà-dits, Roland Barthes, et vous donnerez plus tard son nom à votre centre de recherche, disait de vous que vous aviez cette faculté à déplacer le déjà-dit. Le mot est juste, car toute votre œuvre est affaire, oui, de déplacement, de singularité, d’étrangeté. Une étrangeté qui tient aussi à ce sentiment d’être tout à la fois française, bulgare et européenne. Et vous êtes de ceux qui pensent l’Europe par la langue, convaincus que l’écriture et la création peuvent se mettre au service, précisément, de ce qui nous unit.
Julia Kristeva, c’est une volonté de savoir, mais aussi de transmettre et de diffuser les lumières de la connaissance. Par votre enseignement, vous avez marqué des générations d’étudiants. Par vos conférences de psychanalyse, vous vous êtes également imposée comme une référence intellectuelle pour toute une génération. Aux États-Unis, on raconte que vous n’êtes pas simplement une véritable star, mais qu’en séjour à Washington, à New York, il ne fut pas rare qu’on sonne à la porte pour demander à voir monsieur et madame Kristeva. Vous avez sans cesse transmis. Et les livres ont peuplé votre amour avec Philippe, jusque dans les pièces débordantes d’ouvrages de vos maisons, et nourri cette complicité littéraire qui ne vous a jamais quitté. Puis David, joyau de votre vie depuis 1975. Là encore, la culture égaya vos vies : Philippe faisait rire le jeune David en Molière de la famille, tandis que Mozart emplissait souvent le salon. Ensemble, vous avez partagé tant de combats et de convictions.
En 2003, vous décidez de vous engager à nouveau en fondant, avec Charles Gardou, le Conseil national handicap, afin de sensibiliser, former et informer sur les différentes formes de handicap et leur prise en charge. Vous étiez parfois désarmée face à la maladie, face à l’incompréhensible. Et c’est alors David qui trouvait les mots, tout cartésien qu’il était : "Mais maman, je rêve, donc je suis." Vous avez alors continué d’être présente auprès des vôtres, d’agir au service des lettres, de la pensée, et d’être là jusqu’au dernier souffle, au bout de La Deuxième Vie, aux côtés de Philippe. C’est David qui, dans une fulgurance, a créé à la mort de Philippe Sollers ce mot magnifique et riche de promesses, « démourir ». Dans les vents marins de l’île de Ré, non loin du carré des aviateurs anglais du cimetière d’Ars, où repose l’amour de votre vie, cette deuxième vie c’est aussi la vôtre.
« Je me voyage », dites-vous. Par vos livres, vos conférences, votre fidélité à vos patients, vous avez fait de votre vie, à coup sûr, un des beaux-arts.
Encore aujourd’hui, vous continuez d’être présente auprès des vôtres, d’agir au service des lettres, de la pensée, pour bâtir une œuvre qui n’a cessé de faire dialoguer les langues, les disciplines et les cultures du bulgare au français, de la psychanalyse à la littérature, qui cherche ce qui nous est commun mais a toujours assumé cette immense singularité, « déplacer le déjà-dit ».
Alors oui, chère Julia, pour toutes ces raisons, j’ai l’honneur de vous élever à la dignité de Grand-Croix de l’Ordre national du Mérite.
Emmanuel Macron
(seul le prononcé fait foi) |