
Correspondance
Ponge/Sollers (1957-1982)
par Lionel
Dax
Université Sorbonne Paris Nord – Directeur de la revue Ironie
Hasard,
plaisir des circonstances ou fidélité à l’esprit de Ponge, cette Correspondance entre Ponge et Sollers est publiée un mois après la mort de Sollers en juin
2023. Elle fait écho à la première conférence de Sollers sur un auteur vivant, Francis
Ponge ou la raison à plus haut prix, qui va inaugurer sa guerre du
goût, de L’Intermédiaire (1963) à Complots (2016).
Conversation vivante
La publication de Francis
Ponge – Philippe Sollers, Correspondance (1957-1982) invite à déplacer le regard. L’enjeu
n’est pas seulement de documenter une amitié littéraire, mais d’observer, à
hauteur de lettres, les stratégies dans le champ littéraire de l’après-guerre :
Les forces en présence, la relation conflictuelle avec la NRF, les alliances et
les points d’obstacle.
Dès les premiers échanges, le
jeune Philippe Joyaux, futur Sollers, multiplie les marques d’admiration. Le 5 avril 1957, il écrit : « Ces
lignes sont seulement pour vous dire la joie que j’aurais de vous parler à bride
abattue comme cette ancienne fois.
» Quelques mois plus tard : « Vous savez l’importance (à vrai dire assez
décisive) qu’ont pour moi ces conversations.
»
Ponge répond avec une économie
qui tient lieu de principe et plusieurs de ses lettres manquent. La lenteur, le
retard, parfois le silence, participent d’une approche prudente. En 1960, il
écrit à Sollers : « Il ne faut pas non plus laisser s’établir [biffé : l’habitude du] le silence. » La formule, apparemment anodine,
révèle une conscience aiguë du lien comme construction fragile.
Cette correspondance ne vaut
pas comme confession, à part les évocations des états de santé, mais comme
régulation d’une admiration qui devient très vite réciproque. Ponge note : « Ph.
Sollers est venu me chercher nous avons parlé longuement. » Les lettres laissent entrevoir une
scène orale plus intense qu’elles.
Cette lacune constitue l’un des intérêts majeurs de l’édition établie par
Didier Alexandre et Pauline Flepp, qui soulignent combien les lettres ne sont
que la partie visible d’un échange plus continu, en intégrant également
d’autres correspondances contextuelles qui éclairent les situations.
Sollers témoigne de ces
moments de conversation intense avec Ponge en 1999, à l’occasion de la sortie
du premier tome de la Pléiade :
La conversation est un art, souvenirs, anecdotes
significatives, précisions historiques. […] Une discussion avec Ponge peut durer trois ou
quatre heures. On laisse couler, on se tait, on reprend. […] Toute la bibliothèque est désormais convocable,
concentrée, sondée. Ponge est certainement le seul qui ait eu l’ambition de défendre
à la fois la pensée des Lumières et celle qui a surgi de la modernité la plus
aiguë.
Matérialité du langage et communauté de goût
L’accord initial repose sur
une conception commune de la littérature comme pratique matérialiste de la langue.
Dans sa conférence « La pratique de la littérature », donnée en juin 1960 et
publiée le mois suivant, Ponge affirme :
On sait ce qu’on aime, il faut
le choisir, il faut avoir le courage de son goût et pas seulement de ses
opinions, parce que je crois que le goût est une chose plus vitale encore que
les idées.
La primauté du goût sur
l’idéologie fonde une éthique de l’écriture. Sollers y reconnaît une
orientation décisive. À propos du texte du Cheval qui ouvre la
conférence, il écrit en juillet 1960 : « Le “Cheval” est merveilleux. » Le clin d’œil étymologique
(Philippe, celui qui aime les chevaux) redouble symboliquement l’accord.
L’été 1959 à l’île de Ré
constitue une scène fondatrice. Dans une lettre à Jean de Boisrouvray, Sollers
décrit Ponge observant les choses, descendant de voiture pour vérifier « un
mur, un bas-relief roman, une herbe, une fleur.
» Il rapporte cette formule attribuée à Ponge : « le vrai matérialisme, le
matérialisme épicurien, c’est la préciosité, l’amour du détail. » Et Sollers conclut par cette
affirmation : « Devise pour Ponge, peut-être : tout lui fait
face. »
La matérialité n’est donc pas
abstraction théorique, mais pratique de l’attention. Elle s’inscrit dans la
continuité de Pour un Malherbe,
où Ponge opposait déjà à l’emphase lyrique une exigence de précision et de
tenue. Les lettres permettent de saisir la fabrication des deux grandes œuvres en
parallèle, la publication de Pour un
Malherbe, Le Grand Recueil, Nouveau recueil, Le Savon, La Fabrique du pré, les différents textes comme L’Abricot, Le
Verre d’eau, La Table pour Ponge ; et Le Défi, Une
Curieuse solitude, Le Parc, L’Intermédiaire, Logiques, Nombres, L’Écriture et l’expérience des limites, Lois pour
Sollers ; jusqu’au livre commun des entretiens réalisés en 1967 et publiés
seulement en 1970 après une négociation de droits entre le Seuil et Gallimard.
Stratégies éditoriales et alliances
La correspondance permet en
effet de suivre les opérations concrètes au sein du champ littéraire. Ponge
intervient auprès de Jean Paulhan pour soutenir Sollers dès 1957, qu’il
présente comme « l’un des grands écrivains de sa génération ». À Marcel Arland, il écrit qu’il
faut se souvenir « d’Aragon, de Malraux jeunes » pour trouver un équivalent. Ponge souligne la « classe extraordinaire » de Sollers. Ces démarches amicales participent
d’une stratégie de transmission et d’alliance. Philippe Forest a bien décrit
cette configuration :
Pour qu’elle se noue, il fallait le concours des rencontres
de hasard et la fatalité des sympathies réciproques. On voit bien, cependant,
en quoi ce rapprochement satisfait pleinement une double symétrique
attente : parvenu à la soixantaine, un poète est à la recherche de
disciples qui garantiront le devenir de son œuvre, tandis que, de leur côté, de
jeunes gens espèrent un mentor qui les consacrera écrivains. L’histoire de
cette alliance fut aussi celle d’une amitié.
La relation Ponge/Sollers
s’inscrit pleinement dans cette double attente. De son côté, Sollers œuvre à
faire reconnaître Ponge, notamment à travers Tel Quel. Le premier numéro,
printemps 1960, s’ouvre sur « La Figue (sèche) » et se clôt sur « Proême ». L’intégration de Ponge au
dispositif de la revue constitue un geste fort : il s’agit de l’inscrire dans
une avant-garde en formation et de l’aider financièrement.
Durant la
période qui va du premier numéro de Tel Quel jusqu’à l’année 1966, les
deux hommes se soutiennent mutuellement contre l’adversité de certains
critiques, contre la NRF, et défendent leurs œuvres. Sollers cherche de son
côté à rencontrer André Breton, Michel Leiris et Georges Bataille. Ponge écrit
en 1960 pour preuve de leur amitié : « Qu’on essaye de nous séparer,
voire de nous brouiller, c’est de bonne guerre. Mais je suis bien sûr qu’on y
échouera (n’est-ce pas ?) » Sollers lui
répond : « Il me tarde de vous voir. J’espère bien que vous ne doutez
pas de moi ? Dieu merci, mon ambiguïté est ailleurs ! »
Cette correspondance évoque
également un soutien fort dans les périodes de crise ; et Malraux, comme
Mauriac et Paulhan, devient un personnage clé pour résoudre les difficultés
financières de Ponge et la réforme militaire de Sollers.
Politique et divergences esthétiques
Les divergences apparaissent en
filigrane dès le début des années 1960. À la mort de Louis-Ferdinand Céline,
Sollers écrit : « Frappé par la mort de Céline. C’est quand même bien au-dessus
de la plupart de “nos romanciers” ». Ponge répond à propos de Voyage au bout de la nuit : « ce livre m’a
paru négligeable. Fermé. Jamais plus ouvert.
» À d’autres moments, ils se retrouvent. En 1964, Sollers
admire le texte de Ponge sur Giacometti, Joca Seria, et découvre
Venise, parle du Don Juan de Mozart vu à la Fenice et des
peintres : « Bellini et Tintoret sont, il est vrai, inépuisables… » Sollers
partage dans ses lettres son intérêt pour Dante, Maître Eckhart, Sainte Thérèse
d’Avila, Saint Jean de la Croix et les écrivains du baroque espagnol, Gongora, Gracian
et Calderon.
Mais Ponge ne rebondit pas sur ces évocations. Son silence est parlant. L’écart,
ici esthétique, annonce une divergence plus large. Ponge tente
avec difficulté de commencer un texte sur Sollers en mai 1965 :
« Qualité de Philippe Sollers » qu’il n’arrivera pas à finir. Le
brouillon se termine par cette phrase : « C’est plutôt moi qui en ai
besoin, je veux dire d’écrire cet éloge. »
À partir de 1966, l’inflexion
politique de Tel Quel modifie l’équilibre de la revue. Sollers aborde de très loin son intérêt politique pour la
Chine : « Vous savez que je m’intéresse depuis longtemps à la culture
chinoise. » Dans une lettre à
Pleynet, Sollers se prononce pour une accélération de la dimension politique de
la revue : « Il me semble donc urgent (…) d’accentuer notre réflexion
politique » et il propose de créer un groupe parallèle, POLITIQUE,
réunissant (avec sélection très sévère) tous ceux qui “voient” la situation. » Sollers
continue : « Ponge, qui devait venir, s’est excusé au dernier moment,
sentant peut-être que l’idéal social-démocrate ne serait pas à l’honneur. » En effet, Ponge s’isole de plus en plus dans sa maison des
Vergers, exprime ses critiques vis-à-vis du Lautréamont de Pleynet et
part aux États-Unis pour une série de conférences en 1965 et 1966.
Ponge, fidèle à ses références
se tient à distance de la rhétorique révolutionnaire. Dans ses brouillons de lettres qu’il n’envoie pas à Sollers,
Ponge tente d’exprimer plus librement ses idées surtout en mai 1968 :
« Les miens, vous le savez, sont Lucrèce, Malherbe, Lautréamont, plutôt
que la Bible, le Tao, Marx, Lénine ou Georges Bataille. » Face à la Tabula
rasa désirée par les révoltes de mai 1968, Ponge répond à Sollers en se
plongeant dans l’écriture de La Table : « que La Table doive être ma seule réponse (ma seule réponse, notamment, à l’histoire),
vous n’en doutez pas, je suppose ? » Dans
le même message, il écrit :
Contestation, révolution,
lutte des classes, impérialisme me font à peu près le même effet qu’amour,
toujours, fleur, bonheur, cœur…
La formule met sur le même
plan grands mots politiques et grands mots lyriques : même soupçon à l’égard
des abstractions.
Le conflit autour de la
réédition du Ponge chez Seghers cristallise cette divergence. Retards
répétés, silences, brouillons amers. Ponge écrit : « Objectivement,
vous m’aurez lâché ».
La rupture n’est pas théorisée ; elle s’éprouve dans la temporalité différée du
projet éditorial.
S’entendre pour s’entendre
Malgré la séparation,
l’épisode des entretiens radiophoniques (1967, publiés en 1970) atteste une
capacité rare à s’entendre pour s’entendre chacun à sa manière.
Jean-Marie Gleize écrit en
1988 :
Pas
plus de parler de « malentendu », nous ne serions justifiés de voir,
dans cette conjonction, rien d’artificiel. Sans doute la rupture, était-elle, à
terme, inévitable. Elle n’en est pas moins, cette rupture, quoi qu’en puissent
penser les principaux protagonistes, un évènement relativement négligeable au
regard de ce qui, pendant toute une période, les a unis.
La correspondance donne ainsi
à voir une configuration singulière : deux solitudes qui, pour un temps,
conjuguent leurs forces sans jamais se confondre. L’un construit sa position par le
retrait et la persévérance dans les choses et le langage ; l’autre par la
revue, l’intervention théorique et politique et sa pratique de l’écriture.
En ce sens, l’échange ne
relève pas d’une simple amitié littéraire. Il constitue une scène de fabrique
d’une œuvre, d’une revue, d’une transmission, mais aussi fabrique d’une
distance acceptée comme telle. Il ne faut pas oublier, comme le soulignent
Didier Alexandre et Pauline Flepp dans leur préface, que « l’horizon
ultime demeure le partage de l’écriture et du fond de silence sur lequel elle
se déploie. »
C’est également sur un silence de plus en
plus pesant que se termine cette correspondance en 1972. Elle s’arrête avant la crise avec
Pleynet à propos de son texte sur Braque dans Art press en 1974 qui vient
souligner un désaccord profond.
Sollers, dans Un vrai roman. Mémoires, en 2007, regrettera ce temps des ruptures :
« Il y a, de part et d’autre, des insultes idiotes. À mon avis, à oublier.
J’ai beaucoup aimé et admiré Ponge, et la réciproque aura été vraie. » Sollers
écrit une dernière lettre à Ponge en 1982. Il va rejoindre les éditions Gallimard
et écrit Femmes. Il signe comme une ultime pointe de distance à son
interlocuteur protestant : « Votre vieil ami papiste » avec néanmoins une citation
en latin du De Natura Rerum de Lucrèce qui tente d’ouvrir sur une
réconciliation qui n’aura pas lieu. À la mort de Ponge en août 1988, Sollers
écrit un texte en son hommage où il repense à cette belle amitié à laquelle il
a toujours été fidèle :
Le vrai “post-moderne”, en un sens, c’est
déjà lui, Lautréamont et Montesquieu mis sur le même plan, sans coupure, de
même que Rimbaud et Malherbe, Picasso et Chardin. Retour en arrière ?
Néo-classicisme ? Je m’en veux de l’avoir pensé lorsque nous nous sommes
perdus de vue. Mais le “programme” de Ponge me paraît toujours juste : Il faut travailler à partir de
la découverte, faite par Rimbaud et Lautréamont, de la nécessité d’une nouvelle
rhétorique. Et non à partir de la question que pose la première partie de leur
œuvre. (My
Creativ Method).
Cette “nouvelle rhétorique” (qui évoque
souvent la tentative de Joyce) donne naissance à des catégories
décalées : la réson, plus fiable que
la raison (les mots d’abord, les idées ensuite), et l’objeu (l’homme
encombré d’images et d’objets se met à jouer, comme automatiquement, avec eux).
Lionel Dax
Annexe 1 :
Extraits d’un texte inédit de Philippe Sollers
Brouillon d’une préface pour le n°1 de la revue TEL QUEL (fin 1959
ou janvier 1960) :
TEL QUEL
(Préface)
1. Indépendance de la littérature
(les idéologues, les « journalistes »)
2. La perfection qu’on en peut attendre
et pourquoi
3. Qu’est-ce qui est beau ?
[…]
Oui,
l’amour de la perfection aura toujours de quoi irriter ceux qui remettent sans
cesse à plus tard de s’y plier en toute conscience et préfèrent danser autour
d’elle
[…]
Ce
qu’il faut dire aujourd’hui, c’est que la littérature n’est plus concevable
sans une claire prévision de ses pouvoirs, par un sang-froid à la mesure du
chaos où elle s’éveille, par une détermination qui mettre la poésie à la plus
haute place de l’esprit. Tout le reste ne sera pas littérature. Voilà le
mot de poësie lâché – et sans doute faut-il dire ici ce qu’il représente pour
nous, la sensibilité que nous comptons affirmer.
[…]
L’écriture
qui est un peu notre fonction vis-à-vis du monde extérieur, notre façon de le
saluer, de créer entre lui et nous une conscience, une intimité, une amitié de
plus en plus grande, n’est en définitive qu’une entrée en matière.
[…]
Rien,
en définitive, ne nous serait plus agréable que d’être taxé d’éclectisme. Nous
faisons ce que nous voulons et ce qui nous plaît. Et je ne vois pas de
meilleure prétention que celle qui nous fait espérer réunir ici tout ce qui
s’écrit – ou s’est écrit – de meilleur dans toutes les directions qu’il nous
paraîtra bon d’emprunter. Il ne s’agit pas d’un départ, il ne s’agit pas d’un
retour, ni d’une école, ni d’une coterie, ni d’une entreprise ingénieusement commerciale,
il s’agit de LITTÉRATURE, et nous le prouverons.
Bibliographie :
Philippe Sollers, Francis Ponge, Éditions Seghers, coll.
Poètes d’aujourd’hui, Paris, 1963 (réédition en 2001)
Entretiens Francis Ponge et Philippe Sollers, Seuil/Gallimard (1ère édition 1970),
Points essais
Francis Ponge – Philippe Sollers, Correspondance (1957-1982),
Didier Alexandre et Pauline Flepp, Paris, Gallimard, 2023
Francis Ponge, Œuvres complètes, t. I,
éd. Bernard Beugnot, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »,
1999
Francis Ponge, Œuvres complètes, t. II, éd. Bernard
Beugnot, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2002
Philippe Sollers, Éloge de l’infini,
Gallimard, Paris, (1ère parution 2001), Coll. Folio, 2003
Philippe Sollers, Un Vrai roman. Mémoires,
Éditions Plon, Paris, 2007
Jean-Marie Gleize, Francis Ponge, Coll. Les
contemporains, éditions du Seuil, 1988
Philippe Forest, Histoire de Tel Quel, Paris, Seuil, 1995
Revue Mercure de France, n°1163, juillet 1960
(Textes de Ponge « Pratique de la littérature » et de
Sollers « Francis Ponge ou la raison à plus haut prix »)
Revue Tel Quel, n°1, printemps 1960
(Textes de Ponge « La figue (sèche) » et
« Proême » et texte de Sollers « Requiem »)
Philippe Sollers, Mort de Francis Ponge. Société du génie, Le
Monde, 9 août 1988
Philippe Sollers, Brouillon manuscrit inédit d’une préface au
n°1 de Tel Quel (vente ADER du 11 mars 2026)
Merci à Albert Gauvin et le site Pileface.com qui mettent
régulièrement des archives inédites sur Philippe Sollers.